Hommage à l'abbé Jean CIVELLI
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- Paroisse Saint-Pierre
Monsieur l'abbé Jean Civelli a rejoint son Seigneur Ressuscité le vendredi 27 mars 2026, dans sa 88e année.
Il a été prêtre à la paroisse St-Pierre, paroisse de son enfance, depuis 1992.
Nous lui rendons ici hommage et nous souvenons avec émotion et gratitude de son témoignage, de ses prédications et de sa grande bienveillance.
Homélie pour les funérailles de l'abbé Jean Civelli par l'abbé Marc Donzé
Jean Civelli est un enfant de St-Pierre. Il a senti les poussières de la molasse et le houblon de la brasserie Beauregard. Il a grandi avec une éducation sévère, voire rude. Les images de Dieu que le catéchisme lui a transmises étaient redoutables : un Dieu tout-puissant, sévère, limitant, punissant. Bien loin de l’Amour et de la Miséricorde.
Jean fut certainement un séminariste exemplaire : pieux, intelligent, studieux, obéissant aux règles et aux consignes. Il a dû absorber une théologie très marquée de philosophie, assez sèche, peu mystique, peu biblique. Même si les premiers grands questionnements du Concile Vatican II l’intéressaient beaucoup.
Ordonné prêtre en 1964, il est envoyé par son évêque comme vicaire à la paroisse Notre-Dame de Neuchâtel. A cette époque-là, la ville de Neuchâtel était encore très protestante, plutôt bourgeoise, avec un beau rayonnement culturel. Entre autres tâches, Jean devient l’aumônier des scouts. Avec application, il leur donne des causeries sur la foi et sur la manière de vivre en chrétiens. A la fin de l’année, lors du bilan, le chef des scouts lui dit : « monsieur l’abbé, nous vous aimons bien, mais si c’est pour nous dire les mêmes choses que cette année, ce n’est pas la peine de revenir ».
Jean comprend alors qu’il doit revoir sa théologie et sa pastorale ; il n’en voulut pas au chef scout, bien au contraire, avec qui il resta ami sa vie durant. Dans son livre Sa tendresse est inépuisable, il écrit (page 11) : « J’ai dû parcourir un long chemin, jamais terminé. J’ai été contraint à remettre en cause ma propre conception de Dieu, à revoir en profondeur ma façon d’en parler et de lui parler. » Et ce travail est très bénéfique, car, écrit-il encore, « je me suis rendu compte que les gens que je rencontre réagissent à ce que je peux leur dire avec un sentiment de profonde libération : « ce Dieu-là, oui, j’en veux, je suis d’accord, il me fait vivre ! ».
Dans ce long chemin, Jean manifeste son sens de l’écoute bienveillante, son intelligence toujours en éveil pour dire au plus juste le mystère de Dieu et de l’homme, son sens pastoral pour exprimer de façon compréhensible et savoureuse ce qu’il y a à connaître, à aimer, à vivre dans la foi chrétienne et le respect de l’homme. C’est avec ces qualités que nous l’avons connu, reconnu et apprécié.
Remarqué pour sa profondeur de pensée et pour sa capacité à parler de la foi et de la vie, après 5 années à Neuchâtel, Jean reçoit d’autres ministères : directeur spirituel au séminaire, puis délégué épiscopal auprès des religieuses et moniales, aumônier du Centre Ste-Ursule à Fribourg… et auxiliaire à la paroisse St-Pierre. Il a donné beaucoup de conférences, animé de nombreuses sessions et prononcé de très nombreuses homélies, où il a partagé le meilleur de ses connaissances, de sa foi, de son amour des gens. Il a aussi consacré beaucoup de temps et d’attention aux personnes dans l’accompagnement spirituel.
Il a beaucoup parlé, dans le meilleur sens du terme, et il a beaucoup écrit. Toutes ses conférences, toutes ses homélies étaient soigneusement rédigées. Et il a tout gardé ; il y a chez lui des milliers de pages, qui représentent tout son travail de transmission de la foi.
En particulier, il a écrit 5 livres, issus de son enseignement, et qui représentent les idées centrales de sa théologie vivante. Ses livres sont à la fois profonds et simples. Les propos de Jean ont un fort ancrage biblique, ils manifestent aussi un bon sens critique sur les évolutions théologiques et pratiques non conformes à l’Évangile. Et l’écriture simple de Jean atteste de son sens de l’adaptation pastorale.
Je vais maintenant évoquer quelques idées fondamentales à partir de chacun des cinq livres.
Le premier : Sa tendresse et inépuisable. Jean écrit (p. 10) : « J’ai délibérément pris dans ces pages le parti de la tendresse. Ai-je trop accentué cette unique couleur ? Je suis sûr d’une chose : Jésus lui-même ne pourra pas me le reprocher, lui qui est la Tendresse de Dieu pour la terre. » Jean avait souffert de l’image d’un Dieu dominateur, écrasant, culpabilisant. Il a compris que le point de départ de toute théologie, c’est « Dieu est Amour ». Et cet Amour n’est pas lointain et abstrait, il est fait de tendresse, de compassion, de cœur en un mot.
Dans ce choix se révèle la personnalité de Jean : un homme de relation vraie dans le respect, la finesse, l’amitié avec une nuance de tendresse discrète. Un mot quelque peu ancien le caractérise bien : la courtoisie qui marque l’élégance d’une relation profonde, généreuse et non possessive.
Le troisième (le deuxième viendra tout à l’heure) : Notre Père, Source de toute prière. Jean pose la question : si Dieu sait tout, à quoi bon prier ? La prière n’est pas un devoir, ni un rabâchage de formules. Elle est – ou devrait être – un échange d’amour. Parce que j’aime Dieu, je lui confie mes joies et mes soucis tout simplement et je les dépose dans son Amour qui me précède, qui m’environne et qui m’exauce. Se dire à Dieu, c’est un geste tout normal d’une relation vraie (comme le montre l’expérience humaine) ; c’est aussi se disposer de tout son être à recevoir les chemins par lesquels il nous exauce, même si ces chemins peuvent être d’une inventivité qui nous surprenne.
Le quatrième : Les pécheurs et l’Eucharistie. Jean pose la question : est-ce qu’il faut être pur et parfait pour accéder à l’Eucharistie ? Et il répond avec ce mot de Jésus : « je ne suis pas venu pour les justes ou les bien portants, mais pour les malades et les pécheurs ». Alors l’Eucharistie devrait être ouverte à toute personne qui veut faire route avec le Christ dans le respect de l’Évangile autant que faire se peut. Elle devrait être ouverte à tout pécheur qui se tourne vers la miséricorde de Dieu.
La miséricorde est centrale pour Jean. C’est pourquoi il a choisi le texte d’Évangile que nous avons lu. Jésus, sur la Croix, dit cette parole inouïe : « Père, pardonne leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font ». Et plus loin, il affirme au bon larron : « Aujourd’hui, tu seras avec moi en paradis ». Dès lors, rien ne peut être exclu du pardon de Dieu dès lors que l’homme, peu ou prou, en fait accueil.
Dans cette ligne, Jean esquisse la manière avec laquelle les divorcés remariés devraient pouvoir accéder à l’Eucharistie. Il le fait avec prudence – c’était le lot de l’époque - mais avec ce sens de la miséricorde, dont il a toujours fait preuve.
Le cinquième : Dieu n’aime pas les sacrifices. Le titre est quelque peu provocateur et il a fait sourciller bien des théologiens et bien des hiérarques. N’ont-ils pas lu ce que disait déjà (en substance) le prophète Isaïe : « j’en ai marre de la fumée de vos sacrifices ; le « sacrifice » qui me plaît, c’est que vous pratiquiez la justice, l’accueil, la fraternité » ? Le plus souvent, les sacrifices consistaient à donner quelque chose à Dieu pour lui faire hommage et pour obtenir de lui une faveur, notamment une forme de pardon et de réconciliation. Or, Jésus, en offrant sa vie sur la Croix, s’inscrit dans une dynamique contraire. Il est « l’anti-sacrifice ». Il offre aux hommes l’Amour de Dieu jusqu’au bout, pour qu’un jour, l’amour (des hommes) vienne répondre à l’Amour », selon le mot de saint Jean de la Croix. Alors tout devient sacré, parce que tout est nimbé de cette offrande totale de l’Amour qui va jusqu’aux tréfonds de l’humanité ; en particulier, tout homme est une histoire sacrée.
A partir de là, Jean s’insurge contre le cléricalisme. Être prêtre, ce n’est pas disposer d’un pouvoir sacré qui mettrait au-dessus des autres hommes. C’est le contraire, c’est offrir dans l’Eucharistie et les sacrements la Générosité infinie du Christ. Et pour l’offrir en vérité, le prêtre doit se mettre dans l’attitude du lavement des pieds et dans la pratique de l’amour à la manière du Christ : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés ».
Jean a essayé de vivre dans cette humble et généreuse attitude ; sa manière d’être prêtre était fraternelle, attentive aux personnes, même les plus modestes.
Enfin, deuxième livre : La résurrection des morts… et si c’était vrai. Bien sûr que c’est vrai. D’ailleurs, Jean attendait avec impatience la pleine rencontre de lumière et d’amour au-delà du voile de la mort. Mais la résurrection avait déjà commencé en lui, comme elle commence en toute personne qui grandit ou qui se relève dans l’amour. Il écrit (p. 13) : « Ce que nous sommes, ce que nous vivons maintenant, toutes nos relations aussi bien avec les autres êtres humains qu’avec la création tout entière, tout cela est le lieu où se construit, dans la patience du temps qui passe, notre être d’éternité ». C’est pourquoi, il s’agit d’être pleinement vivant aujourd’hui. Et au-delà de la mort, écrit Jean, « nous serons éblouis par la plénitude que Dieu lui-même nous donnera. Nous serons alors plus nous-mêmes que nous n’aurons jamais pu l’être ici-bas. Enfin, nous serons pleinement nés, pleinement vivants » (p. 205-206) Par ces mots, Jean nous partage ce qu’il vivait : la présence actuelle qui fait de l’homme un « ressuscitant » et l’immense espérance de la transfiguration de tout dans la lumière qui fera de nos ébauches terrestres un accomplissement.
Merci, cher Jean, pour toutes tes prédications, pour ton enseignement, pour ta recherche d’un « Dieu du cœur de l’homme », selon le mot de saint François de Sales.
Merci pour ta curiosité et ta profondeur théologiques et pour les débats savoureux auxquels tu nous conviais.
Merci pour ton courage à assumer ta vie durant une santé fragile.
Merci pour ton sens de l’amitié et de la fraternité.
Merci pour ta générosité de prêtre, sans cléricalisme.
Que le Seigneur t’accueille dans la plénitude de la Lumière et de l’Amour.